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s  i  t  e         a  r  t  i  s  t  i  q  u  e
 
 
 
Pierre Garel montre ses "Instants, etc." au Bond de la baleine à Bosse, un jeu recherché mais encore un peu indécis entre peinture et cartographie (...) L'échelle est une clé de ce travail, et de la cartographie elle-même ne l'oublions pas : "Quand une trace de jaune mesure aussi plusieurs dizaines de kilomètres, entre un escarpement et un point d'eau, il y a comme unehésitation, une responsabilité inédite qui s'empare de chaque geste du peintre" nous dit-il. Puiser dans la cartographie la force d'une peinture ni oublieuse d'elle-même, j'allais dire de sa joie personnelle, ni oublieuse de ce qui constitue son origine. Limites d'un art qui prétendrait à une totale "immunité picturale", mais aussi limites de modes de représentation scientifiques, eux-mêmes dépendants des points de vue, d'arbitraires, à commencer par ceux liés à la commande."
Jim PALETTE , La Croix du midi, 1994"
 
"La mer d'Aral disparaît : folie des hommes ! Tout d'abord la couleur vit, un certain mystère envahit la toile, pèse une menace, préalable à une disparition, pesanteur. Pierre Garel, sensible au repli dramatique de cette mer, tente d'en dessiner les contours, limites fictives entre un désert qui s'étend et une mer qui voudrait vivre. Le territoire de Pierre Garel : un désarroi, le sentimentde distance avec toute chose."
Alexia GUGGEMOS, Ecole du Louvre, critique d'art, 1995
("Regards critiques" pour la "Jeune Peinture", Espace Eiffel-Branly, Paris)
 
"Du côté de Pierre garel, c'est le thème de la pollution qui se lie en filigrane dans ses oeuvres. Du métal, des déchets, du verre et des taches d'huile mélangées font de ses oeuvres des représentations d'un no man's land."
Agnés TREMOULET, La Dépêche du Midi, 1997
(sur l'exposition "et pourtant elle tourne, et vice versa", avec F. carbone et F. Raymond, Espace Bonnefoy, Toulouse)
 
"Je ne trouve pas problématique d'être sensible à certains aspects de son époque, qu'ils soient ou non banalisés ou récupérés, et d'être influencé par eux. Je pense au métissage culturel, à l'interdisciplinarité... d'autres aspects sont plus critiquables et il faut savoir y résister, mais pas en bloc : l'urgence, le zapping, la mondialisation des informations. Tout ça a un air de famille avec l'hétéroclite. Oui, les pratiques multiformes et dispersées sont courantes dans l'art actuellement. Ces démarches me facilitent la tâche pour comprendre que le disparate est souce de richesse et pas forcément superficiel, et que je désire, par tempérament aussi plutôt éclaté, procéder ainsi. "
Pierre GAREL, "la surface des choses", 1998
 
"Dans un monde où l'on est de plus en plus identifé par son véhicule, cette expo-conscientisation, qui est la première du genre à "Ouaga poubelle des au-revoir-la-France", invite à la méditation et à l'humilité. Violence contenue par la beauté esthétique de l'expression artistique, l'expo de Pytha et Pierre est une combinaison réussie de la formulation d'un désir personnel de révolte et une peinture juste d'une réalité actuelle de nos cités"
Ludovic KIBORA, l'Evenement, 2004 (sur l'exposition "Nos mécanisations mentales, avec Pytha Nikiéma)
 
"Né en 1966 en France, Pierre Garel est diplômé de l’école des Beaux-Arts de Toulouse. Depuis 1990, il participe à de nombreuses expositions à Marseille, Toulouse, Lille (où il a été l’un des fondateurs des ateliers de la « Malterie »), en Belgique, et a quelques scénographies à son actif. Il s’installe en 2001 au Burkina Faso, où il enseigne aussi les arts plastiques.  Ses travaux récents ont été visibles à Accra, Bobo-Dioulasso et Ouagadougou. Il a exposé dernièrement « Nos Mécanisations mentales » (CCF G. Méliès), en collaboration avec Pytha Nikiéma. Son travail mixte de peintures, photos et installations intègre souvent la cartographie, des objets et des papiers récupérés, articulés autour de champs chromatiques lumineux qui égarent le regard. Il traite ainsi du déplacement, de l’errance, de passages fugitifs dans des villes encore inconnues, de l’attente sous un soleil aveuglant… le jaune est sa couleur récurrente : énergie, chaleur et aussi fragilité, fugacité. Au Burkina Faso, de par ses rencontres, sa démarche s’est orientée sur le désir - et la difficulté ! - de partir et sur l’obsession du véhicule.  Car ici, on voyage d’abord dans sa tête. Intrigué depuis longtemps par la fragmentation du visible des combine paintings de Robert Rauschenberg, l’art reste pour lui un lieu de méditation difficile, de recentrage et d’individuation : un sentier initiatique à défricher, avec le spectateur. « Je voudrais qu’on vive la peinture comme un territoire à découvrir et non comme langage à décortiquer », aime-t-il suggérer."
Mahé MAS et Pierre GAREL, dans "Artistes plasticiens de Ouagadougou", 2004
 
"Sans issue, un thème incisif qui traduit la difficile situation de l'émigration des africains vers cette Europe qui ferme les portes d'accés. Ce n'est pas pour rien si ce sont les écrits de Aminata Traoré qui ont inspiré Pierre Garel. Cette altermiondialiste malienne ne cesse de rappeler aux africains que le sursaut salvateur est possible que si et seulement si l'Afrique et ses dirigeants osent compter sur les propres forces du continent. Malgré l'expression différente d'une même réalité, le mélange est si bien réussi qu'il est difficile de deviner où commence Pierre et ou s'arrête Hyacinthe. Le problème de l'émigration est montré dans un style simple par deux peintres de culture différente qui maîtrisent leur sujet avec passion"
Ludovic KIBORA, l'Evenement, 2007 (sur l'exposition Sans Issue , avec Hyacinthe Ouattara)
 
"La palette de couleurs sombres est atténuée par le jaune qui illumine les pagnes et met un peu d'espoir dans la vie de ces femmes qui attendent l'hypothétique retour de ceux qui sont partis de l'autre côté. Sur des tableaux combinant peintures et photos apparaissent des têtes d'hommes coupées en deux dans le sens de la longitude. (...) L'éxilé n'est jamais un être entier, c'est toujours un mutilé, un être écartelé et déchiré entre la terre d'origine et la terre d'accueil, semble nous dire Garel"
Saidou BARRY, l'Observateur Paalga, 2007 (sur l'exposition Sans Issue , avec Hyacinthe Ouattara)
 
La peinture éclatée
"(...) Jecrois que je préfère la peinture quand elle s'éclate dans la réalité (Rauschenberg, Télémaque), dans l'espace (Stockholder, Rousse, Tremlett), ou au moins dans d'autres matériaux (Paladino, Kieffer, Barcelo), celle qui intègre allègrement le collage, l'assemblage ou flirte avec la sculpture (Kapoor, Pagès) ou l'installation; celle qui m'apparaît en lien direct avec la vie, "je suis pour l'art, mais pour l'art qui n'a rien avoir avec l'art; l'art à tout à voir avec la vie mais n'a rien à voir avec l'art" (R. Rauschenberg). La peinture inattendue, la peinture éclatée... Je la trouve plus ludique, surprenante, jouissive, que la peinture "pure", homogène - elle est surtout l'œuvre d'un XXe siècle bouillonnant et touche-à-tout, souvent iconoclaste, des collages dadaïste et cubistes aux expériences installationistes des années 90.
 
Je constate que Rauschenbeg est pour moi la référence essentielle, c'est un repère, d'abord pour son état d'esprit très positif ("dans ma vie j'ai toujours ressenti de la joie en travaillant"), simplicime mais roboratif ! même si je ne lui ressemble pas, il représente justement ce à quoi j'aspire ! mais il est aussi un repère dans le processus de création, celle d'une oeuvre réceptacle où les différents items - peinture, images, transferts, objets, ont la même importance, et perdent peu leur statut d'origine. Cet aspect me fascine : une fragmentation de l'espace qui ressemble à la fragmentation du monde humain, et à celle de l'esprit humain si peu unifié - j'en sais quelque chose... une fragmentation radicale d'éléments de natures différentes. Ce que la peinture pure ne permet pas à ce point. Des mondes différents juxtaposés (un objet et son image : deux mondes !), et la déstabilisation du regard que cela implique... Pas une juxtaposition au sens surréaliste d'une rencontre incongrue, mais un télescopage formel, d'articulations plastiques, quelles qu'elles soient, entre ces fragments de natures différentes, à-priori non conciliables. Ce sont ces articulations, potentiellement infinies, qui me procurent un grand plaisir visuel. Le plaisir est aussi de l'ordre du jeu de pistes, face à des oeuvres labyrinthiques que chacun parcoure à sa manière. Bien sûr il n'y a pas que Rauschenberg, mais il incarne cette tendance. Que sa mort m'ait autant marqué est significatif.
 
Quelques raisons de travailler dans ce domaine :
J'ai l'intuition que ce type de pratique permet une oeuvre engagée, pas forcément davantage engagée, mais de manière moins illustrative que la peinture pure (figuration narrative ?...). C'est cet aspect illustratif de l'art engagé dont je me méfie, cette subordination à une idéologie. L'artiste qui colle une reproduction de Lénine, ou la sérigraphie, me paraîtra toujours moins embrigadé et plus libre que celui qui peint laborieusement un portrait ressemblant du même Lénine... Cette possibilité m'intéresse aujourd'hui. J'ai aussi l'intuition - l'illusion ? - que l'innovation, même relative, dans ce domaine de la peinture éclatée est davantage possible, grâce à ses innombrables possibilités techniques et spatiales, et cet effet de surprise citée plus haut. Je trouve aussi que l'artiste y est moins prisonnier d'un savoir-faire technique plutôt classique, celui qui illusionne le profane, ce qui n'empêche pas une extrême technicité si nécessaire - voir les recherches très pointues d'un Rauschenberg toujours, qui d'ailleurs à ma connaissance n'a jamais dessiné dans sa carrière d'artiste. Pour moi, le dessin reste un élément constitutif de la peinture, un matériau encore, qui apparaît plutôt en surimpression, en jeu avec les couches de peinture. Je crois finalement qu'elle me permet de travailler dans un état d'esprit moins névrotique, retiré du monde, qu'elle me relie davantage au monde des hommes (malgré toute la méfiance que celui-ci peut souvent m'inspirer !) qu'au monde de l'art.
 
Je trouve que la vie en Afrique est particulièrement propice à un tel travail. Peut-être est-ce une des raisons pour laquelle je trouve souvent les pratiques picturales ici, ces kilomètres de peintures abstraites matiérées, déplacées et hypocrites - si loin de la société qui les entoure. Rauschenberg, lui, n'est jamais venu en Afrique, il ne savait pas comment les rues de Ouaga pouvaient ressembler à ses oeuvres..."
Pierre GAREL, notes sur "la peinture éclatée", 2009
 
"Tout dans la composition, du pagne d'Adja à celui collé par l'artiste, en passant par les lames des persiennes évoque le morcellement, la répétition, la monotonie : croisillons des motifs autour des hanches de la jeune fille qui l'enserre tel un corset symbolique, croisillons des motifs du tissu teinté à l'acrylique où les pétales de fleurs deviennent minuscules cloisons démultipliées dans un kaléïdoscope implacable, zébrures verticales de la pluie qui sillonnent les surfaces et en gomment l'éclat. L'extrémité de la toile complètement noire se laisse lire comme l'anticipation du couperet qui condamnera définitivement toute espérance d'envol ou de départ"
Isabelle JOURDAN, à propos de "Adjaratou attend" 2009
 
"Par sa démarche, Pierre Garel nous invite à re-considérer les espaces et les hommes : son jaune lumineux présent dans toutes ses oeuvres raconte la terre-matière vivante, géographique et universelle. Ses surfaces monochromes peintes et installées comme des vues aériennes sont prêtes à accueillir les reflets du monde par un assemblage d'éléments les plus divers prélevés à la réalité du quotidien du Burkina Faso et du Mali. Ainsi, un pagne «circulation bloquée», des photographies travaillées par les inondations du 1er septembre 2009, des fourneaux, des puisettes, des lampes à pétrole... Il souligne par des signes cartographiques discrets et intermittents le déplacement fragile des hommes. Ses surfaces mettent ainsi en évidence la réalité fantoche des frontières et l'inégalité migratoire que Pierre Garel dénonce dans ses oeuvres récentes."
Sonia KEÏTA, 2009 (pour l'exposition "Circulation bloquée", au Bla-Bla, Bamako)
 
Quelles influences revendiques-tu ou quels courants de sympathie as-tu dans le champ de l’art contemporain ?
Il y a des artistes phares qui me plaisent beaucoup, ce qui ne signifie pas qu’on puisse le percevoir dans ma peinture. Claude Monet, les expressionnistes allemands, tel Kirchner, l’expressionnisme abstrait américain. Et puis, Jasper Johns ou Rauschenberg en particulier de qui je me sens proche, pour son âme de peintre reliée au plaisir intense qu’il a d’utiliser toutes sortes d’objets issus de son environnement. Dans les pratiques contemporaines, j’apprécie Miquel Barcelo, cet artiste des Baléares qui a vécu à Paris, à New-York et au Mali. C’est un peintre dont j’admire le parcours et la créativité, ainsi que sa pratique qui n’a rien à envier à toutes les modes technologiques occidentales, parce qu’il est une sorte d’homme préhistorique de la peinture moderne, à travers toutes les matières qu’il utilise, son regard sur le monde, et le relief, le côté rugueux de ses peintures. Je me sens également encouragé à persévérer dans la voie qui est la mienne, devant le travail d’artistes tels que Andy Goldsworthy, Richard Long, ou Giuseppe Penone, pour la prise en compte de la nature ou de l’environnement qu’impliquent leurs démarches.
 
Je me souviens de cette devise, peinte dans ton atelier à Aix-en-Provence, en 1987 : « We belong to the earth. »
Il est pertinent d’évoquer cette formule parce qu’il est vrai qu’avec tous les problèmes qui se posent aujourd’hui en termes d’environnement, de pollution, de survie de la planète, j’ai l’impression que le combat à mener, est celui-là. Actuellement, si un artiste doit s’engager, c’est en priorité en ce sens. Je ressens d’ailleurs cette nécessité de nous interroger pour tous les corps de métier : que faisons-nous dans ce monde, quelle empreinte écologique laissons-nous par notre vie au quotidien et notre travail ? C’est pourquoi, dans ma pratique picturale, je me propose désormais de remplacer les matériaux et outils traditionnels des beaux-arts, et de n’utiliser uniquement que des outils et matériaux de récupération, de recyclage.
extrait d'un entretien avec Laurent BRUNET, pour la version en ligne de la revue Lisières, 2010 (lire l'entretien complet)
 
 "Yuum Piiga" ou 10 ans de peinture du partir
Pourquoi Yuum Piiga ? En 2001, Pierre Garel pose ses valises à Ouagadougou et pendant dix ans, le plasticien français installe sa peinture dans un «  entre-deux » : la zone de rencontre entre le Toulousain qu’il est et le Ouagalais qu’il est devenu, un citoyen du monde qui fait son miel artistique de l’héritage pictural européen et de l’immersion dans le quotidien africain. En nommant cette Expo Yuum Piiga qui signifie dix ans en Mooré (langue nationale parlée par la majorité des Burkinabé), Pierre Garel pressent que l’on habite véritablement un pays qu’en habitant la langue. Mais comme il ne s’agit pas de se dissoudre dans l’Autre en renonçant à son identité, Piiga est aussi composé de la première syllabe de son prénom (Pi) et de son nom (Ga). Toute l’œuvre de Garel est inscrite dans cette démarche d’assimilation de l’Autre sans être assimilé. Comme le Sankofa, cet oiseau mythique des Ashanti qui vole, corps et  tête tournés vers l’arrière, l’artiste reste fidèle à l’art de ses origines européennes. Et puis, dans l’œuvre de Pierre Garel, au-delà du visible, il y a de manière subliminale un lisible qui ne s’offre « au regardeur » que s’il prend le temps d’aller au-delà de l’évidence.
L’œuvre  est une variation sur le même thème. Il y a une constante ou une obsession chez Pierre Garel, c’est le voyage, le déplacement, la trajectoire avec toutes les déclinaisons que le mouvement autorise ou favorise. Comme aller d’un lieu à un autre, d’un homme à un autre, d’un art à un autre. Il y a un refus de la fixité, le désir de s’installer dans le mouvement comme le danseur qui tourne, tourne, entraînant dans son vertige et le monde, et les éléments …
…Déplacements. Le thème du déplacement est central dans l’œuvre de Garel. Partir, que ce soit par la pensée comme dans Lévitations (2008) avec des femmes assises dont les pensées comme des nuages voyagent au gré du vent, ou à travers l’émigration comme dans Où veux-tu que j’aille (2005) et dans Sans Issue (2007)  où les rêves d’ailleurs virent au cauchemar. En outre le peintre s’intéresse à  tous les moyens de locomotion comme le pied que Pierre Garel prend plaisir à dessiner sous toutes les formes et  difformités, à la chaussure qui facilite la marche tout en  emprisonnant le pied (René Magritte avait perçu cette ambivalence dans son tableau Le modèle rouge),  aux pneus et  chambres à air. Ces objets  envahissent l’œuvre de Garel.
…La rencontre de l’Autre. L’Autre est omniprésent dans le travail de Garel. Que ce soit dans Les 9 vies (2001) où carnet au bras, il dessinait les personnes qu’il rencontrait, où dans sa première expo au Burkina, Partir un peu (2002) faite des photographies d’hommes et de femmes fixant un horizon lointain ou encore dans Femmes qui attendent (2007) avec des femmes figées dans une attente qui les dissout dans le cadre, les modèles ne sont jamais des inconnues, ce sont toujours des personnages qui existent ou comptent dans la vie de l’artiste. Sa peinture est d’abord un travail sur l’amitié. Ni l’attitude du touriste voleur d’images ni celle du paparazzi voleur d’intimité, mais une démarche artistique fondée sur la connivence. D’ailleurs cette connivence se retrouve dans les multiples collaborations avec des artistes Burkinabé.
…Le harem de Garel. Pierre Garel a fait le choix du genre dans son travail. Les tableaux  sont des harems. De temps à autre passe un homme mais les femmes sont plus nombreuses, belles dans leur pagnes aux couleurs chamarrées et leurs corps oscillant entre les formes pleines et les silhouettes frêles. Il faut y voir l’appel de la beauté et de la nécessité. Qui pose un regard aiguisé sur la capitale Burkinabé comprend que si « la femme est l’avenir de l’homme » comme le suggère Louis Aragon, elle est aussi celle sur qui repose la société.
…Le jaune Garel. Le jaune est si présent dans sa peinture que l’on peut dire qu’il y a un jaune Garel. Elle illumine les toiles, ajoure les tons sombres, versant la lumière solaire du  jour ou l’or mordoré du soir. Ce qui en fait un peintre solaire malgré ses thèmes assez graves. Pour l’artiste, le choix du jaune s’est imposé en France à un moment où il rêvait de voyage, de soleil et de sable mais par la suite, le jaune est devenu une compagne du peintre à cause de sa fragilité. En effet, il est si corruptible, il suffit d’une dose de bleu, de vert ou de toute autre couleur pour qu’il vire… le Jaune est fragile comme l’humain, instable comme le monde, fuyant comme la vie. L’unique fois où le jaune a été éclipsé par une autre couleur dans  l’œuvre de Garel, ce fut dans « Où veux-tu que j’aille », la série sur la peur du massacre et la fuite des Burkinabé en Côte d’Ivoire où la machette barrait les toiles. Le rouge s’est invité aux côtés du jaune et les toiles se sont colorées  de sang. Quand la machette fait sa récolte de jambes et de bras, quand l’atroce éclabousse la toile, le jaune Garel se tient en retrait !
…Une palette pauvre.Vivant depuis une décennie dans le Ouagadougou des quartiers populeux et travaillant au Hangar 11, sis dans un quartier populaire, Pierre Garel côtoie souvent le manque et le peu. A l’instar des artistes nationaux qui travaillent dans des conditions difficiles et peignent avec des pigments locaux, Pierre Garel a appauvrit sa palette, intégré des matériaux accessibles et des objets trouvés. Mais ce que sa peinture perd en exubérance chromatique, elle le gagne en profondeur. Une sobriété artistique qui amène une richesse de signifiances. Mais attention ! La peinture de Pierre Garel, sous ses dehors rassurants et austères, est un art très subversif par ses sujets et surtout par le refus d’une peinture pure. Le fait d’organiser ses expositions  dans les cabarets de dolo,  ces agoras populaires où ne viennent jamais les riches Ouagalais confinés dans les quartiers résidentiels, encore moins les expatriés européens, acheteurs d’œuvres d’art, participe d’un démarche  séditieuse. Garel milite pour un art accessible aux couches les plus démunies, ceux à qui on dénie la capacité de sentir le beau.
…Un art ouvert à la vie. La peinture de Pierre Garel est un art hétéroclite, ouvert à la vie, aux objets. La peinture cohabite avec la photographie et le dessin, la sculpture, l’installation. Des objets usuels s’invitent sur le tableau : bouts de métaux, papiers journal, puisettes, morceaux de calebasses. L’art recycle les objets et leur donne une autre vie. La subversion ici consiste à bousculer le territoire de l’art et à contrecarrer les sectarismes artistiques. A mettre sur le même plan un morceau de ferraille et un portrait à l’huile, l’artiste rend impossible toute définition académique de la peinture. Par ailleurs, pour Pierre Garel, l’artiste est comme le voyageur, il doit être ouvert à tout et surtout à l’imprévu. Ainsi les inondations de 1er septembre 2010 ont altéré les œuvres du poète. Mais philosophe, il fait de la catastrophe un continuateur de son travail. Aussi des œuvres ayant baigné dans l’eau boueuse de l’inondation ont-elles  été exposées sous le titre « Terminées par l’inondation ».  Seule inquiétude ! Comment l’artiste reversera au ciel sa part dans la vente de ces œuvres co-créées ?
…Pour introduire. Bienvenue à Yuma Piiga : dix ans de recherche artistique autour du déplacement ; dix ans dans la vie d’un artiste en quête d’espace, de rencontres, d’imprévus. Entre l’œuvre et la vie de Pierre Garel, il n’  y a aucune frontière. La vie nourrit l’œuvre, l’œuvre oriente la vie. Garel pourrait dire comme Rauschenberg : « Je ne fais ni de l’art pour l’art, ni de l’art contre l’art. Je suis pour l'art, mais pour l’art qui n’a rien à voir avec l’art. L’art a tout à voir avec la vie. » 
Saïdou Alceny BARRY, 2011 ("Yuum piiga" ou 10 ans de peinture du partir)
 
Les 24 tableaux s’égrènent comme les heures d’une même journée, loin des bruits et de la foule du dehors, en marge en quelque sorte de l’Histoire… On ne peut s’empêcher de penser à l’atmosphère de  « La vie sur Terre », où Abderrhamane SISSAKO filmait  le non évènement du passage du XXième au XXI ième siècle dans un village reculé du delta intérieur  du  fleuve Niger. Notre regard plonge dans l’univers d’une cour où chacun est photographié seul, de profil, ce qui, de ce fait, nous tient en retrait.
Cette série s’inscrit dans celle des classiques de Pierre Garel sur « l’Attente », et la technique artistique du plasticien - photo, collage, couleurs noir et jaune - nous est familière. On est d’emblée « saisi » par la cohérence et l’harmonie de l’ensemble et par la « présence » qui émane  de chaque  tableau : le travail de rythmes complices des lignes et celui des  subtiles nuances de teintes, qui confèrent à chaque tableau son « âme » : ce sentiment de grande intimité, de grande proximité, de grande familiarité entre chaque personnage et son environnement – chacun habitant un peu l’autre.
Lucien HUMBERT, (pour l'exposition "Solitudes Collectives", 2014, Villa Yiri Suma, Ouagadougou)
 
Pierre Garel est installé depuis quatorze ans au Burkina Faso. L'Afrique est donc très présente dans sa performance à Kergoat, une scène de vie d'un Africain venu travailler en France et qui reconstitue autour de lui son univers natal. Une installation sobre et nostalgique, faite avec des matériaux récupérés et qui interpelle.
Télégramme de Lorient, 29 juillet 2014
 
(...) Il explore le site pour la mise en place de son projet. Prise en compte architecturale et contextuelle, recherche de ressources matérielles. Le hangar sera son lieu d'élection, un espace semi ouvert, protégé d'un toit. Il récupère également des matériaux provenant du tas de gravats, ou destinés à la déchetterie, emprunte d'autres objets ou outils, dont la totalité sera restituée, le nomade évite de trop alourdir son bagage. Ainsi, à la migration de l'ouvrier, fait écho une migration des objets prenant, par ce déplacement, un sens nouveau, questionnant le spectateur après avoir interpellé l'artiste. Un des points remarquables de ce travail est le côtoiement des objets provenant du Burkina et et ceux récupérés sur place. Si certains ont valeur d'emblème et revendiquent leur appartenance locale et culturelle, telle l'ardoise bretonne, ici en amiante, ou les gousses et graines africaines, le néré et le soumbala, tantôt ils apparaissent métissés, indistinctement. C'est que l'ensemble de ces éléments est régi par un parti-pris formel et chromatique, accentuant ainsi l'unité de l'ensemble. (...)
Pour sa performance, Pierre Garel inventera le personnage de l'arpenteur. Le masque blafard, celui-ci évolue avec un mètre ruban, évidemment jaune et noir, qu'il déploie entre divers objets, entre le corps des spectateurs et l'architecture, affectant un grand soin pour effectuer ses mesures. Ce personnage, s'il continue assurément de donner quelques clefs sur la genèse de son projet artistique, où l'on a vu que tracés et mesures sont déterminants, semble à la fois comme enfermé dans une activité qui deviendrait une fin en soi. L'obsession répétitive prive l'homme de sa liberté et cette aliénation fait de lui un spectre. Accompagnant la performance de Cecilia, il a circulé de la maison au site de sa performance pour terminer, immobile, prostré ou pensif, assis, la tête entre ses mains.          
Laurent BRUNET "Pierre Garel, un art orienté", (sur l'atelier-exposition "Chantier" Kergoat, juillet 2014) lire l'article complet
            
            Je présente donc dans cette structure discrète en palettes de bois l’atelier-laboratoire réorganisé d’un artiste, très probablement moi-même, qui chercherait par la couleur un antidote à la douleur. Le travail exposé a été motivé par mon vécu récent : en l’espace de quelques semaines, j’ai perdu mon père et vu mes grands élèves, le baccalauréat en poche, s’éparpiller aux quatre coins du monde. Lieu d’exposition en 2 salles contigües, l’espace de la première se réfère à la génération du père, la seconde à celle des élèves. L’exposition évoque donc aussi la transmission de valeurs entre générations. Après plusieurs mois d'inactivité, je me suis plongé à corps perdu dans le flux d'une création contemplative assez nouvelle pour moi, notamment parce que j' dialoge avec des réalisations artistiqes d'élèves, et avec une matière-couleur vivante qui précède l'image. Je me suis ainsi retourné sur la figure de Joseph Beuys, pour qui l'essence de l'art ne se trouve pas dans l'objet produit, mais dans l'énergie qui alimente les échanges entre les hommes. Je me sis accompagné aussi de l'étrangeté des oeuvres semi-organiqes de Eva Hesse.  
        J’aborde pour la première fois depuis 25 ans ma thématique du déplacement au sens figuré. Dans l’introspection et la chaleur revigorante de ma couleur jaune fétiche, je tente par ce travail sériel éclaté entre installations, photographies, peintures, échantillons et résidus, de retrouver le plaisir de la création et de la transmission d'un savoir intuitif. Nulle expression de la douleur, juste le désir d’agir enfin dans l’apaisement qu’elle a motivée. 
Pierre GAREL (pour le catalogue de l'exposition "Vom Schmerz zur Farbe" - 2017)
 
« Vom Schmerz zur Farbe » (« De la douleur à la couleur ») est une exposition multimédia de Pierre Garel au KUNSTRAUM 226, qui permet une vue d’ensemble de la carrière artistique de l’artiste et ses points de référence et inspirations. Le concept de cette exposition est aussi expérimental que personnel. Les œuvres exposées montrent des extraits de sa démarche artistique, comme la permanente récurrence des couches colorées jaunes et l’influence du travail « fluxus » et organique de l’artiste allemand Joseph Beuys et son idée de la guérison par l’art. En même temps, l’exposition peut être vue comme une récapitulation et guérison personnelle, par rapport à la mort de son père et la séparation de ses étudiants qui cherchent leurs propres trajets indépendants après l’école. D’une qualité et approche très riche, l’exposition s’approprie et transforme l’espace temporaire de palettes de bois dans tout son potentiel et invite les visiteurs à une vraie découverte artistique, intellectuelle et personnelle.
Carolin CHRISTGAU (préface du catalogue de l'exposition "Vom Schmerz zur Farbe" - 2017)
 
L'organisation des éléments est régie par une nouvelle structure dont la symétrie est un des aspects majeurs. Le portrait central distribue, ordonne la composition spatiale, et suggère une circulation pour le visiteur. Plus surprenant, l'apparence d'un autel, comme un lieu sans doute pas dévotionnel, mais un hommage à…J'y pressens un nouveau rapport au vide, et au silence. Dans tes installations, et déjà dans tes peintures, le "vide" a toujours eu une place centrale, bien sentie, d'une justesse remarquable - C'est-à-dire de quelle façon le vide fut traité, abordé dans l'espace architectural, voire pictural des œuvres religieuses. L'occident en est riche, les petites cellules de Fra Angelico, à San Miniato sont remarquables sur ce plan : un certain minimalisme, un dépouillement, qui loin de nuire au sujet en est le soubassement même. Le silence en est le signe majeur.
Laurent BRUNET, sur "Vom Schmerz zur Farbe - 2017
 
NOTES SUR PEINTURES ET ALENTOURS
Prologue : échafauder un projet artistique, c'est fonctionner par association d'idées pour tisser un réseau de fils et de noeuds qui peut retenir l'attention, en premier lieu l'attention de l'artiste lui-même.
JUIN : Autour de quelques tableaux présents au Manoir, notamment de Nathalie Coussée, nous avons pu évoquer avec Thibault notre intérêt pour les artistes de CoBrA. Alors le désir de retrouver Alechinsky par la pensée et la peinture s'est présenté, avéré immense, et donc aussi le risque de l'envie de « faire du Alechinsky ». Je le remercie d'avoir accepté ma proposition de résidence chez lui, personne ne mesure comment celle-ci est providentielle pour moi, en marge de la grande ville et du monde des hommes.
JUILLET : Photographies d'eau au Manoir. Lac et canaux. Plantes aquatiques, déchets organiques flottants, eaux vives et stagnantes... et les tortues, au nombre de 46. Alechinsky a beaucoup peint sur le thème de l'eau, pas étonnant, lorsqu'on peint plongé dans l'encre et qu'on mouille à grandes eaux pour maroufler ! 
Traiter les photos : je retiens surtout les vues de dessus, elles seront essentiellement en noir et blanc, les tortues apparaîtront très succinctement. Les photos serviront de « remarques marginales », coupées et collées en fragments sur les bord de la toile.
« 1965, de retour de New York, « Central Park » : Première acrylique. La regarder longtemps tout en dessinant à la queu leu leu sur de longues bandes de papier Japon, les épingler aux alentours : premières remarques marginales. Coller le tout sur une toile : premier marouflage. » Pierre Alechinsky. Noter que le terme de « remarques marginales » vient de la lithographie, où des indications de tirage étaient écrites sur les bords de la pierre.
Alechinsky travaillera aussi souvent sur des cartes de géographie. Vastitude d'une surface dès lors qu'elle est cartographique, à condition de savoir lire et rêver une carte. Moi je sais. J'adore la cartographie depuis toujours. Je maroufle, au centre des toiles, 10 cartes identiques au 200 000e de Ouagadougou et ses environs, dont Loumbila, trouvées à l'IGB.
AOUT : du 17 au 22, résidence au Manoir. Comment peindre ? essentiellement en noir, noir acrylique peu opaque sur papier... Le jaune fera juste des apparitions, sans doute pour les tortues, énergies intérieures. Donc, comme Alechinsky : les remarques marginales, les cartes, le remplissage encré, une bestiole par-ci par-là, et une couleur magnifiée par les marges en noir et blanc... Aïe, ça fait beaucoup.
« Quand mon pinceau baguenaude sur les pages d'un vieil atlas et qu'au détour d'une frontière il tombe en vieux marcheur qu'il est, sur le tracé d'une courbe qui pourrait de près ou de loin ressembler à une robe, une chevelure il n'y a plus qu'à se laisser aller. Ce n'est pas du travail, c'est de la rêverie qui trotte. » Alechinsky
Le hachurage, c'est très plaisant, ça fait monter peu à peu l'image comme une photo dans le bain du révélateur. J'utilise la peinture en semi-opacité, de nombreuses couches sont nécessaires. Savoir s'arrêter à temps, peu de retour en arrière possible. Proche des ombres de la gravure, ou du dessin – voir la version BD du « Rapport de Brodeck » par Manu Larcenet... mais ici ce ne sont pas des ombres puisque l'image n'est pas figurative. Quoique...
Ah, la question de la figuration !
Alechinsky encore, dans « Roue Libre », Skira, 1971, je cite approximativement : « ces 7000 coups de pinceaux ne représentent pas une femme, c'est cette femme qui représente 7000 coups de pinceaux. ». Pour comprendre comment une figure, pour un peintre, peut n'être qu'un prétexte à peindre.
La question de la figuration : les photos le sont, même si, assez minimalistes et fragmentées, leur lecture n'est pas aisée, et la carte comme ensemble de signes l'est aussi. Rajouter un 3e type de figuration ? Attention : lourdeur ! C'est ce qui se passe avec ces tortues, que je voulais comme une présence animiste, énergie-pierre, forme ramassée au ralenti, intemporalité. Mais voilà, je n'y arrive pas, je n'y vois que lourdeur et narration, ce qui pour moi est souvent synonyme. Donc plus de tortues, sauf celles qui apparaissent en photographie, mais discrètement car c'est leur espace, sur 3 des 10 peintures.
La question de la figuration, 2e remarque : Le site du fortin sur le lac est magnifique. Cette couleur d'eau terreuse, ces plantes aquatiques (quelle rythmique!), les pétales de chêvrefeuille qui tombent lentement dans les récipients à peinture, leur odeur délicate et celle de l'eau aux effluves âcres, ces mille présences animales sonores invisibles et tous ces oiseaux, et cette couleur du ciel quand l'orage se prépare. Bref, « imbibé » de tout cela comme le dit si bien Peggy Renaud, je pourrais me lancer dans le paysage, mais même « l'équivalence plutôt que la ressemblance »  chère à Cézanne ne me convient pas : Bien sûr je pense à l'incroyable Monet des dernières années, mais il faut toute une vie pour devenir Monet ! Je ne vais pas commencer à y songer à mon âge.
Autrement dit : 1 - la nature est trop belle et subtile en elle-même pour que je m'y mesure. En ville c'est plus facile de peindre, il y a tant de laideurs à transfigurer. 2 - quand on ne peint plus depuis longtemps pour déverser son pathos d'urbain névrosé, on ne désire aucunement tordre la nature dans l'expressionnisme – ce qui peut par ailleurs être magnifique, voir les paysages de Nolde ou de Soutine.
Donc les 7000 coups de pinceaux par peinture ne représentent pas d'éléments de paysage. Mais libre à chacun de voir ce que je ne fais pas : des hachures sont des herbes, des roseaux, d'autres des clapotis aquatiques ou des nuées dans le ciel, d'autres encore de la pluie ? Si je le faisais ce serait différent, mais chaque instant de l'acte de peindre n'est focalisé que sur une chose : construire une image dans la logique de l'image, de ce qu'elle doit, à travers moi, devenir. Que doit-elle devenir ? Un objet indépendant qui ne porte pas de message, il est son message. Pour le spectateur, la polysémie de lecture viendra ensuite. Merci Umberto Eco pour le concept d'« Oeuvre Ouverte » !
Le lendemain de la réalisation de la toile n°6, des nuages d'orage évoquent ce que j'ai fait. Cela justifie le fait de ne pas chercher à ressembler.
Equilibrer : Pour que les photos continuent de jouer un rôle, ne pas occuper les marges systématiquement par vignettes, mais laisser visible les limites discrètes des fragments collés. Quelques motifs à la Alechinsky y apparaissent. Pas pu m'empêcher.
Laisser visible par endroit les marges de la carte. On les voit trop peu, j'aurais dû y penser avant de coller toutes les photos... évidemment ! Des marges ! Il y a plein de choses dans les marges des cartes ! Et je n'ai pas de rab de photos, de cartes, de toile, de châssis ! C'est que quand je fais une série j'aime bien pouvoir visualiser l'ensemble à tout instant, et à cet instant-là je voulais voir l'ensemble des marges-photos. Etre plus souple à cet égard à l'avenir .
Le jaune : une fois n'est pas coutume, il m'emmerde souvent dans cette série. Puisqu'il n'est (presque) plus l'énergie-pierre des tortues, à quoi sert-il ? Comme disait Serge Jouchoux, notre prof de couleur à l'université, il « speede la toile », c'est déjà ça ! et la vibration entre sa présence et le noir et blanc dominant « me ferait presque bander » (cf. Sarkis parlant de ses sculptures). Je m'amuse aussi à le circonscrire le plus possible, grignoté par la logique de la toile, dont il ne fait que très modestement partie... Et je suis bon prince : 2 toiles lui donnent quand même un grand rôle.
Lenteur/vitesse : un des effets voulu est d'apposer l'immobilité carte/photo, leur lenteur de lecture, à l'urgence d'une peinture gestuelle, son apparente rapidité, qui se lit dans une fébrilité de l'oeil. Le paradoxe est que, techniquement, c'est le marouflage qui demande une grande rapidité d'exécution, alors que le hachurage progresse lentement de couche en couche sur des heures ou des jours...
Si on peut parler de beauté : celle de la cohérence interne de l'oeuvre, et de sa pertinence à habiter son contexte. Pour qui comme moi rejette les conceptions classiques de la beauté, c'est bien ceci qui reste : la cohérence, la pertinence. En musique c'est pareil : aujourd'hui un bruit grinçant peut être magnifique s'il est cohérent et pertinent.
A propos de musique : Dés le début de l'atelier, j'ai échangé avec Frédéric Maintenant dans le groupe FB « Confluence (musique) » sur King Crimson, groupe de rock progressif qui manie comme personne le contraste (intensité, rythme, timbre...). Robert Fripp, exceptionnel guitariste et tête pensante du groupe depuis 50 ans, est un des rares musiciens de rock, à l'instar d'un Zappa, Frith ou Eno, à s'interroger, comme il est par ailleurs habituel dans la musique contemporaine, sur l'atonalité, la matière sonore, l'articulation avec le bruit, le presque-silence, etc -  Varèse ou Cage ne les aurait pas désavoués ! Ces quelques mots avec Frédéric ont été les bienvenus, puisqu'ils m'ont donné envie de réécouter les 13 albums du groupe (dans l'ordre !). Pendant 5 jours je n'ai écouté que cela. Quel univers formellement inspirant ! Certains morceaux semblent sans début ni fin : on est immédiatement au centre du morceau, et brutalement éjecté à la fin. Le morceau semble avoir commencé avant qu'on l'entende, et se continuer une fois fini. Comme un all-over de Pollock. Quand on travaille sur le centre et les marges, sur l'articulation d'espaces différents, et brusquement quand une dissonance vient narguer une fragile mélodie (« Lizard », 1970), King Crimson oriente la toile en devenir. Leurs morceaux sont souvent des ovnis inclassables. Je voudrais que mes toiles tendent vers cela aussi.
Je cite de mémoire Barnett Newman, grand minimaliste devant l'éternel artistique: « Quand une peinture nous rebute, il suffit de trouver un moyen, un détail par exemple, pour entrer dedans. Alors si elle est cohérente tout le reste se dévoile et se déroule en allant de soi. » Mais ne pas entrer par une dissonance...
Elles sont maintenant terminées, et je les regarde sans me lasser, chacune est pour moi comme un pays. Tant mieux. Ça tombe bien : dans « Pais llamado Alechinsky », revue « Ultimo Round », 1969, Julio Cortàzar, (mon écrivain préféré, quelle belle coïncidence!) évoque ainsi sa peinture :
« Il ne sait pas que nous aimons errer à travers ses peintures, qu'il y a longtemps que nous nous aventurons dans ses dessins et ses gravures, en examinant chaque recoin et chaque labyrinthe avec une attention secrète. (…) Elle mit toute une nuit pour rejoindre la sortie d'une petite peinture dans laquelle les sentiers s'emmêlaient comme un acte d'amour interminable »
Ecouter ce que dit une création, tout ce qu'elle dit, et rien que ce qu'elle dit. Entendre les liens qu'elle tisse avec d'autres domaines, d'autres idées, d'autres personnes, mais ne pas l'obliger à dire ce qu'elle ne dit pas ou que d'autres voudraient qu'elle dise.
Pierre GAREL, août 2020
 
Pierre Garel est photographe, professeur d’art et peintre contemporain franco-burkinabé. Depuis plus de vingt ans, il vit et travaille au Pays des hommes intègres. Dans cette œuvre, présentée dans une collection d’une dizaine de tableaux datant des années 2000, l’artiste polyvalent fait un clin d’œil, un zoom sur la douleur vécue pendant la crise politique ivoirienne de 2005.
"Où veux-tu que j'aille" n°7" 2005 : L’ensemble allie peinture, collage de photo et journal. C’est une composition en technique mixte qui présente en haut, une partie jaune surplombant une variation de couleur rouge, grise et blanche sur fond d’un journal placé à l’envers. En bas deux rectangles sécants divisent en deux le buste d’une femme au bras amputé. Une lumière qui vient de la gauche illumine le visage de cette femme.
La lumière apparait comme l’aspect le plus réussi du tableau. En fait, la lumière, le peintre en use comme une torche sur les ténèbres d’un peuple déchiré par la guerre. Comme un appel à la raison devant tant de souffrances dont les femmes sont les plus touchées, la lumière découvre une femme dont les traits de visage en disent long sur la douleur : n visage sans couleur, les yeux à moitié fermés comme une vie qui s’éteint, un visage sans regard véritable, un visage pale. La douleur, c’est aussi ce chaos de couleur sans harmonie qui frappe le spectateur à première vue ; un désordre total, illustratif de toute l’incompréhension des Hommes devant tant de haine et de violences. La douleur, c’est enfin ce bras coupé et ce rouge, le sang dont Garel a su tacher le tableau sur une grande partie. Une autre réussite de cette œuvre est ce journal que le peintre a astucieusement inséré dans la composition. Un journal à l’envers dénonçant toute la presse corrompue qui a agit comme de l’huile sur le feu au lieu d’œuvrer à l’éteindre tel que le veut sa mission.
Une œuvre dont la contemporanéité n’a d’égale que son intemporalité quand on sait qu’au-delà de la R.C.I, c’est, aujourd’hui, presque toute l’Afrique de l’ouest qu’embrase, aujourd’hui, une autre crise sécuritaire, celle du sahel, devenu un véritable Afghanistan, avec des attaques meurtrières fréquentes qui nous endeuillent régulièrement au Nigéria, au Niger, au Burkina Faso, jusqu’en Côte d’ivoire (Grand Bassam, 13 mars 2016), une création d’une originalité, d’une esthétique et d’une expressivité qui, de loin, dépassent la moyenne. Comme l’a dit : François Mitterrand donc, « l’erreur n’annule jamais la valeur de l’œuvre accomplie ».
Hamidou Idrissa MOUSSA - Médiateur culturel, Historien et critique d’art – ABA mag’ - 2021